Le 27 décembre 2025, moins d’un mois après la signature à Washington des accords censés ouvrir une nouvelle phase de paix et de coopération dans la région des Grands Lacs entre la République démocratique du Congo et le Rwanda, un événement est venu fragiliser cet engagement diplomatique. Ce jour-là, le général-major Sylvain Ekenge, porte-parole des Forces armées de la République démocratique du Congo, a prononcé à la télévision nationale une allocution largement dénoncée comme un discours de haine à caractère génocidaire visant la communauté tutsie.
S’exprimant sur les antennes de la Radio-Télévision Nationale Congolaise, le haut gradé a publiquement mis en garde les hommes congolais contre le mariage avec des femmes tutsies, les présentant comme des vecteurs d’infiltration chargés de préserver une prétendue supériorité ethnique. Des propos d’une gravité particulière, rappelant des schémas idéologiques historiquement associés à des politiques d’exclusion et à des violences de masse.
Le caractère préoccupant de cette intervention tient non seulement à son contenu, mais aussi à sa forme. Les déclarations, manifestement préparées à l’avance et lues à l’antenne, ont été diffusées sans réserve dans un cadre institutionnel. L’attitude d’Oscar Mbal Kahji, journaliste et directeur des informations ad interim, a renforcé l’impression d’une séquence maîtrisée plutôt que d’un dérapage spontané, laissant entrevoir une responsabilité plus large que celle d’un seul individu.
Face à l’indignation exprimée par des diplomates, des organisations de défense des droits humains et une partie de l’opinion internationale, les autorités congolaises ont réagi rapidement. Le 29 décembre, le gouvernement a annoncé la suspension du général Ekenge ainsi que de l’animateur concerné, tout en publiant des communiqués condamnant ces propos comme contraires aux valeurs de la RDC et affirmant qu’ils ne reflétaient pas la position officielle de l’État.
Cette réponse, essentiellement disciplinaire, n’a toutefois pas dissipé les inquiétudes. Pour de nombreux observateurs, elle demeure insuffisante pour répondre à une problématique plus profonde : celle d’une discrimination anti-tutsie perçue comme structurelle et institutionnalisée. Si les suspensions peuvent temporairement apaiser les tensions diplomatiques, elles ne s’attaquent pas aux causes profondes qui menacent à la fois la protection des civils et la crédibilité même des Accords de Washington. Sans réformes systémiques claires ni garanties politiques tangibles, ces accords risquent de rejoindre la longue liste des initiatives de paix avortées dans l’Est congolais.
La région orientale de la RDC est marquée par une instabilité chronique depuis l’afflux massif de réfugiés consécutif au génocide perpétré en 1994 contre les Tutsi au Rwanda. Depuis plus de trente ans, cette zone est le théâtre de conflits imbriqués impliquant plus de cent vingt groupes armés. Selon l’Organisation des Nations unies, il s’agit de l’une des crises humanitaires les plus longues, les plus complexes et les plus graves au monde.
Dans ce contexte, les Tutsi congolais affirment être confrontés à des discriminations et à des violences systématiques. De nombreux rapports et témoignages font état d’une marginalisation persistante, souvent nourrie par un narratif les présentant comme des « étrangers » ou des « agents rwandais », malgré l’ancienneté de leur enracinement en RDC. Cette stigmatisation sert fréquemment à justifier des violences, des déplacements forcés et des exactions.
Les milices dites Wazalendo, qui bénéficieraient d’un appui ou d’une tolérance de certaines structures étatiques, sont régulièrement accusées de cibler les communautés tutsies. Des familles entières ont été contraintes d’abandonner leurs terres sous la pression de la violence et de l’intimidation. Par ailleurs, l’intégration d’éléments issus des FDLR, groupe comprenant des auteurs du génocide de 1994, au sein des structures de sécurité congolaises alimente un profond sentiment d’insécurité parmi les populations tutsies, qui redoutent ces forces.
Parallèlement, des discours assimilant les Tutsi à une menace étrangère se sont amplifiés sur les réseaux sociaux, dans certains médias et lors de rassemblements publics. Le fait que certains promoteurs de ces discours aient été reçus ou relayés dans des cercles proches du pouvoir renforce l’impression d’une banalisation progressive de la rhétorique haineuse. L’absence d’une condamnation ferme et répétée au plus haut niveau de l’État a contribué à créer un environnement permissif, dans lequel de tels propos peuvent circuler par des canaux officiels.
L’affaire Ekenge apparaît ainsi moins comme une anomalie isolée que comme le symptôme d’un malaise plus profond au sein de l’appareil institutionnel. La diffusion d’un message à tonalité génocidaire sur une chaîne publique soulève des questions fondamentales sur les limites du discours toléré par l’État et sur la capacité des autorités à garantir une protection égale à tous les citoyens, indépendamment de leur appartenance communautaire.
Sur le plan sécuritaire, la crise actuelle s’inscrit dans la résurgence, en 2022, du mouvement armé M23, après plusieurs années de relative accalmie suivant la rébellion de 2012-2013. Le mouvement affirme défendre les communautés tutsies congolaises face à ce qu’il décrit comme une persécution systématique et des violences menées par des milices alliées à l’État.
Début 2025, l’AFC/M23 a lancé une offensive d’envergure qui a conduit à la prise de villes stratégiques, notamment Goma et Bukavu, capitales provinciales du Nord- et du Sud-Kivu. Il s’agit de l’escalade la plus importante depuis l’occupation temporaire de Goma en 2012, mettant en évidence l’incapacité persistante de l’État congolais à assurer la sécurité de l’ensemble de son territoire.
L’AFC/M23 justifie son insurrection armée par la nécessité de protéger les populations tutsies congolaises contre la discrimination, les violences et la présence d’éléments des FDLR au sein des forces de sécurité. Le mouvement réclame un dialogue politique, des garanties sécuritaires crédibles et des mécanismes de reddition de comptes. De son côté, le gouvernement congolais qualifie l’AFC/M23 d’organisation terroriste et rejette toute accusation de discrimination systématique, présentant le conflit comme le résultat d’une agression extérieure.
Ce désaccord fondamental sur la nature du conflit et sur la légitimité des revendications constitue l’un des principaux obstacles à l’émergence d’une paix durable. Dans ce contexte, les propos tenus par le porte-parole des FARDC apparaissent comme un signal d’alarme supplémentaire, mettant en lumière le fossé persistant entre les engagements diplomatiques affichés et la réalité vécue par de nombreuses communautés dans l’Est de la République démocratique du Congo.



